Saint Rémi

Evêque intrigant ou saint politique

Saint Rémi de Reims

par Isabelle d'Unienville

Article de Historia N°503, novembre 1988


Il est des inconnus célèbres et d'illustres méconnus. Hasard et malchance ont fait du dix-septième évêque de Reims un de ces fameux oubliés. La mémoire nationale n'a retenu de saint Rémi qu'un nom associé au baptême de Clovis. Prêtre auréolé auprès de la cuve baptismale ou instrument de la Providence saisissant au vol la miraculeuse sainte ampoule ainsi est-il statufié au Panthéon - son visage nous semble effacé ; son caractère ne nous est pas familier. Cet aristocrate, évêque de grande ville et acteur politique, était-il destiné à l'oubli populaire mais invité à hanter notre mémoire nationale comme solennel baptiseur de notre royauté de droit divin ?

Les textes anciens nous aident un peu à recomposer les traits de Rémi bien que les premières Vies, écrites juste après sa mort, se soient égarées. Il nous reste des passages de Grégoire de Tours au Vle siècle, puis des hagiographies du Vllle et surtout du IXe, rédigées par Hincmar, un successeur de Rémi et par un clerc, Flodoard, auteur d'une Histoire de l'église de Reims. Même s'ils sont truffés de ces épisodes miraculeux, coutumiers des lettrés de cette époque, ces récits nous sont cependant indispensables pour retrouver le fil de la vie de Rémi. Ils rapportent ainsi que Rémi fut désigné par Dieu avant même sa naissance. Un saint ermite, Montan, quitte un jour sa grotte et ses jeûnes, pour annoncer à Célinie, épouse du comte de Laon, que, semblable à Elisabeth, la mère de saint Jean-Baptiste, elle enfantera un fils dans sa vieillesse. Rémi naquit en 436 ou 437.

Naissance de Saint Rémi (695 Mo)
La naissance de saint Rémi vers 437 de notre ère. Détail d'une des dix tapisseries données en 1531 à l'église Saint-Rémi de Reims par l'archevêque Robert de Lenoncourt.

En ce siècle des grandes invasions, « il ne subsiste de l'ancienne donmination des fils de la Louve qu'une sorte d'îlot entre Seine et Loire, un petit Etat résidu qui se dit latin (1) » et qui comprend la Normandie, la Touraine, Paris et Reims. C'est dans ce bastion gallo-romain, coincé entre Francs et Allemands païens, Burgondes et Wisigoths ariens, qu'est élevé Rémi au sein de la famille des Aemilii, très noble gens des Gaules. « C'est à peine si la maison d'Aaron pourrait lui être comparée (2) », enchérit même le vieil évêque mondain et rhéteur, Sidoine Apollinaire.
L'éducation chrétienne de l'enfant n'est pas négligée, puisque son père, sa mère, son frère Principe, sa nourrice Balsamie seront tous honorés comme saints. Impressionnante nomenclature, même en ce temps où la piété populaire accorde généreusement des « certificats de sainteté ».

Saint Remi exhortant Clovis (665 Mo)
Saint Rémi exhortant Clovis : « Courbe humblement la tête, Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré » rapporte Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs.

L'Empire en danger

Depuis la conversion de Constantin, l'Eglise s'était attachée à l'Empire en danger. C'est en son sein que s'est conçue la romania (la « romanité »). Des peuples très divers en étaient venus à se fondre et à reconnaître Rome comme seule nation. A l'aube du Ve siècle, « Rome n'est plus dans Rome » ; le poids politique de l'Empereur d'Occident est pratiquement nul, la puissance papale, peu étendue. Rome n'est que le grand souvenir d'un monde unifié en perdition.
Cette unité romaine apparaissait alors aux Romains cultivés comme le fondement et la lointaine préparation de cette unité des croyants dans le Christ prophétisée par saint Paul. « Je suis un Romain parmi les Romains, un chrétien parmi les chrétiens, un homme parmi les hommes. La communauté de lois, de croyances, de nature me protège : je retrouve partout une patrie (3) », écrivait en 417 le poète Orose.
C'est au sein de ce monde unifié que les grandes familles gallo-romaines définissaient leur puissance et leur rayonnement, et trouvaient leur raison d'être, face à la déroutante variété des tribus barbares qui les entouraient. C'est pour préserver cette union qu'elles mettent au service de l'Eglise leur influence, leurs richesses, leur connaissance des affaires et des hommes, et... leurs fils.
L'enfant, né en 436 dans la famille des Aemilii, avait à se préparer à prendre sa place dans cette lignée d'hommes nobles, riches et réalistes qui, de Sidoine Apollinaire à Grégoire de Tours, ont su créer une Eglise « libre et puissante, qui impressionne les Barbares »-(4).
On sait peu de chose sur les premières années de Rémi, sinon qu'il étudia brillamment la rhétorique. « Il n'existe point actuellement d'orateur que ton talent ne puisse sans peine vaincre et dépasser (5) », le complimente-t-on. Ce doit être un jeune homme poli et brillant. A l'âge de seize ans, il se retire dans la solitude pour y mener une vie de macérations et de prières.
En cette même année 451, Metz est ravagée par les Huns qui se dirigent vers l'Orléanais. Les efforts conjugués du Wisigoth Théodoric et du demi-Romain Aétius arrêtent l'avancée d'Attila, le 20 juin 451 aux Champs Catalauniques. Mais cette victoire n'est pas celle de Rome sur « une nation redoutable par son courage (6) » ; elle est l'oeuvre d'une armée à moitié germanisée et de barbares ariens. Elle sauve la Gaule, mais ébranle profondément l'imagination des Gallo-Romains : l'empire d'Occident ne peut plus se faire d'illusions, ses jours sont comptés.
Une lente et décisive évolution des esprits s'opère à cette charnière du Ve siècle : elle tend à rapprocher Romains et barbares. L'armée avait procédé depuis plus d'un siècle à sa propre germanisation en enrôlant alliés et vaincus ; les campagnes s'étaient habituées à la présence des colons et des esclaves barbares. Mais cette cohabitation ne ressemblait pas à une intégration.
L'Eglise et l'élite romanisée, soit par réalisme politique, soit mues par un obscur besoin d'adaptation à une époque, nouvelle et à un avenir inconnu, surmontent peu à peu leur répulsion intellectuelle et physique. La commotion infligée par le sauvage déferlement des Huns n'a pu qu'accélérer ce processus. Rémi, même au fond de sa retraite, n'a pu l'ignorer.

Evêque à 25 ans

C'est huit ans plus tard, à la mort de Bennade, 16e évêque de Reims, que le jeune homme rencontre son destin. Le peuple attiré par sa renommée de sainteté et d'intelligence se porte auprès de lui et l'enjoint d'accepter le trône épiscopal. Rémi s'y refuse, alléguant sa jeunesse - il n'a que vingt-cinq ans - et son état de laïc. Devant l'insistance du peuple, le Ciel répond à sa place : « Une brillante auréole entoure sa tête, une huile miraculeuse humecte ses cheveux, comme autrefois ceux d'Aaron (7). » Le fils des Aemilii a plus sûrement été choisi par les évêques voisins qu'une circonstance oubliée a contraints à déroger à la coutume selon laquelle l'épiscopat n'était pas accordé avant 45 ans (8).
Rémi est alors un jeune homme grave : « Ceux qui nous ont laissé son portrait disent qu'il était grand de corps, comme de 7 pieds de hauteur, ayant le front quelque peu austère, le nez aquilin, les cheveux blonds, la barbe assez longue et le marcher grave, pour marque d'une constante vertu (9). » Il est déjà « puissant » en miracles : il arrête l'incendie d'un faubourg, guérit une possédée, ressuscite des morts, et attire les petits oiseaux qui viennent dîner à sa table. D'un abord amène, il laisse plus le souvenir d'un protecteur de cité que d'un saint mystique.
Il manifeste aussi des talents politiques dans une lettre adressée à Clovis qui vient d'accéder au trône des Francs en 481 ou 482 : « Une grande nouvelle nous est parvenue : vous avez pris en main le gouvernement de la Seconde Belgique... Veillez en premier lieu à ce que le Seigneur ne se détourne pas de vous... Demandez conseil à vos évêques. Si vous marchez d'accord avec eux, le territoire soumis à votre autorité ne s'en trouvera que mieux (10). »
L'évêque de Reims ne mésestime pas la puissance du jeune roi : « Les Francs furent le seul peuple barbare dont l'unité politique survécut à la désintégration de l'Empire (11) » et ils viennent encore d'étendre leur territoire après l'assassinat d'Aétius en 455. Peut-être pressent-il aussi un allié, qui pourrait éventuellement le protéger des exactions du nouvea maître des milices, Syagrius, gouverneur de ce dernier bas tion romain en Gaule auquel est soumis Reims.

Baptême de Clovis par Saint Rémi (1327 Mo)
La plus ancienne représentation du baptême de Clovis célébré par saint Rémi. Ivoire du musée d'Amiens, Xe siècle (détail).

Le Dieu de Clotilde

La chute de Rome en 476 et le rattachement symboliqu de l'Empire d'Occident à Byzance renforcent l'isolement de derniers Gallo-Romains. La fin de l'empire chrétien modifi aussi insensiblement la position de l'arianisme au sein de grands royaumes barbares. L'arianisme était un signe d'indépendance, il n'est plus qu'un particularisme. Le catholicisme n'est plus une religion de vaincus.
Les évêques furent sans doute inconscients de cette évolution. Leur politique de conversion est toute pragmatique ; ces temps troublés ne laissent pas assez de loisirs pour mûrir une stratégie.
En 486, Clovis prend possession du « royaume » de Syagrius. Reims est en terre franque, et Clovis réside sans doute à Soissons. La romanité se réfugie dans l'Église et c'est à l'évêque d'affirmer sa présence. On a associé au nom de Rémi l'épisode du vase de Soissons ; ce serait lui qui aurait demandé à Clovis de lui réserver ce vase sacré, pillé dans le trésor de l'église. Le roi tente en vain de déroger aux lois franques, un soldat brise le vase plutôt que le soustraire au tirage au sort. Combien déjà se fait sentir l'influence ecclésiale !
Cependant Rémi semble étranger aux étapes qui mènent Clovis à la conversion. Le mariage de ce dernier avec Clotilde, princesse catholique élevée au sein d'une cour arienne, introduit le christianisme dans son entourage quotidien. Clotilde, malgré l'opposition de son mari, fait baptiser ses enfants. Enfin, Clovis lui-même, si l'on s'en tient au récit de Grégoire de Tours, engage sa parole, lors d'une bataille contre les Alamans. Voyant que son « armée était sur le point d'être complètement exterminée », le roi implore le « Dieu de Clotilde » de lui accorder la victoire en échange de sa conversion (12). Clovis rentre en vainqueur en ses foyers et raconte à la reine comment il avait « invoqué le nom du Christ ». Cet épisode célèbre est-il historique ? Nous pouvons seulement supposer que Clovis, sous l'impression d'influences diverses, penche en faveur du christianisme. Et c'est presque certainement Clotilde qui accélère cette évolution en faisant venir secrètement saint Rémi pour le prier « d'insinuer chez le roi la parole du salut (13) ».
Le génie de Rémi est de favoriser cette conversion qui aurait paru aussi scandaleuse qu'invraisemblable un siècle auparavant. Alors que l'Empire romain est mort depuis vingt ans, le fils des Aemilii ressuscite la vieille politique assimilatrice romaine : il a la possibilité de « donner un centre politique au monde chrétien d'Occident (14) ? ».
En effet, nous pouvons supposer que ses arguments ne furent pas uniquement théologiques puisque Clovis lui répond ainsi : « Je t'ai écouté volontiers, très saint Père, toutefois il reste une chose ; c'est que le peuple qui est sous mes ordres ne veut pas délaisser ses dieux ; je vais l'entretenir conformément à ta parole (15). »
Une surprise attend Clovis : « Il se rendit donc au milieu des siens et avant même qu'il eût pris la parole, la puissance de Dieu l'ayant devancé, tout le peuple s'écria en même temps : "Les dieux mortels ' nous les rejetons, pieux roi, et c'est le Dieu immortel que prêche Rémi que nous sommes prêts à suivre." (16). »

Le baptême de Clovis

L'adhésion du peuple emportée, il reste au roi à traverser les 40 jours de catéchuménat. Rémi s'en est sans doute chargé, et l'on peut supposer que cet homme grave, imprégné de rhétorique, a quelques difficultés à instruire le jeune Franc. Indigné par la passion du Christ, Clovis regrette de n'avoir pas été présent avec ses soldats pour délivrer le Fils de Dieu !
Enfin, se lève cette aube de Noël 496 (17). Le clergé apprête l'église avec grand soin : « Les places sont ombragées de tentures de couleurs, les églises ornées de courtines blanches ; le baptistère est apprêté, des parfums sont répandus, des cierges odoriférants brillent (18). » Toute la pompe et le raffinement chrétiens ont été déployés pour éblouir les barbares ; et, toujours selon la même tradition, Clovis, un peu inquiet, demande à l'évêque qui le conduit : « Est-ce là le paradis dont tu me parlais ? - Non, répond Rémi, mais le chemin qui y mène. »

Baptême de Clovis par Saint Rémi (744 Mo)
On Peut aujourd'hui tenir pour certain que saint Rémi baptisa le roi franc à Reims le 25 décembre 496 après que Clotilde l'eut prié de l'évangéliser.

D'innombrables représentations du baptême nous ont familiarisés avec cette scène. Le roi demande à être baptisé le premier ; il descend seul les marches du baptistère et entre dans l'eau jusqu'aux genoux (ou jusqu'à la ceinture ?). La Sereine, quelques familiers, des clercs, des prêtres et l'évêque l'entourent. Rémi « l'interpelle d'une voix éloquente en ces termes : "Courbe doucement la tête, ô Sicambre, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré (18)." Puis le roi est oint du saint chrême. Trois mille guerriers francs sont ensuite baptisés avec la soeur de Clovis, Alboflède ».
Avec cette courte journée de décembre s'achève la première partie de l'histoire des Francs. Si le consensus de Clovis et des Saliens préfigure « l'union divine » du roi de France et de son peuple, de même le baptême annonce les sacres royaux et se confond avec lui dans la mémoire populaire. Car la première conversion d'un roi barbare au catholicisme fait de lui le pendant de l'empereur d'Orient.

Conseiller spirituel

Telle a été la force et l'habileté de Rémi : n'avoir jamais outrepassé son rôle de conseiller spirituel. Clovis se fixe quelque temps à Soissons et l'évêque de Reims reste son familier. Si l'on en croit Flodoard, le roi dote l'évêché « de tout le terrain que Rémi parcourerait pendant que le roi ferait sa méridienne (19) ».
Mais ce n'est pas un évêque de cour. Il reçoit du pape le pouvoir de fonder des évêchés, aussi réorganise-t-il le découpage diocésain au fur et à mesure de l'extension du christianisme. Ainsi des évêques sont-ils investis à Laon, Arras, Noyon et Cambrai ; il relève les évêchés de Cologne et de Thérouanne. Son prestige ou sa personne attire des évangélisateurs, saint Vaast, saint Eleuthère, saint Médard et son frère Principe. Peu à peu se constitue un réseau chrétien au berceau du royaume franc.
La tradition fait aussi de Rémi un pourfendeur de l'arianisme : il aurait envoyé des missions chez les Burgondes et les Morins ariens, et aurait utilisé contre eux les ressources de sa rhétorique. Curieusement, la place de saint Rémi est aussi importante dans l'Église de France qu'inexistante dans l'histoire de la pensée chrétiennes Son souvenir est d'abord celui d'un missionnaire et d'un organisateur.

Mort de Saint Rémi (755 Mo)
La mort de saint Rémi. Chef de file des évêques de la Gaule, son autorité religieuse masque trop souvent le brillant politique qu'il fut aussi.

Il ne figure pas au Concile d'Orléans tenu en 511 et destiné à définir les pouvoirs de l'Église et du roi. Clovis meurt quelques mois après à Paris, et Rémi accomplit sa soixante quinzième année. Il doit rappeler à l'ordre l'évêque de Tongres qui a annexé une paroisse du diocèse de Reims. L'année suivante son autorité est encore contestée ; les évêques de Sens, d'Auxerre et de Paris lui reprochent d'avoir ordonné un prêtre accusé de sacrilège. Sa réponse est remarquable « Nous n'avons pas reçu mission de nous livrer à l'emportement, mais d'avoir souci des hommes. Nous sommes des ministres de la miséricorde plus que de la colère (20). » Il intercède infatigablement auprès des autorités pour l'élargissement de condamnés mais interdit à ses prêtres d'accepter des dons de prisonniers ou de leurs familles.
Le temps passe, Rémi vieillit et se tait. Il assiste impuissant au découpage du royaume de Clovis : le temps des loups est arrivé. Le vieil évêque subit avec patience « les traverses et incommodités » de son grand âge : perclus de rhumatismes, « il ne pouvait plus se tenir ni couché ni assis (21) ». Il perd la vue : Dieu lui accorde cependant de la recouvrer la veille de sa mort, le temps d'écrire son testament.
Rémi de Reims aurait rejoint son Seigneur le 13 janvier 529. « On embauma son corps avec le plus grand soin ; puis on l'enroula dans quatre suaires de soie rouge et de lin, tandis qu'un voile distinct recouvrait sa tête légèrement inclinée dans son cercueil (22). » Le cortège funèbre se forme, on l'emmène hors de la ville. En passant devant une pauvre chapelle dédiée à saint Christophe, le cercueil devient subitement si lourd que les porteurs le déposent et ne peuvent aller plus loin : Rémi aurait ainsi choisi le lieu de son sépulcre.
La pauvre chapelle est bientôt lieu de pèlerinage. Dès 587, on la désigne comme la basilique Saint-Rémi.
L'église et son tombeau s'enrichissent peu à peu. En 813, la vénération populaire et ecclésiale doit être considérable, puisque le Concile fixe, cette année-là, la Saint-Rémi au nombre des fêtes d'obligations. En 852, l'évêque de Reims, Hincmar, rouvre le tombeau et opère la translation du corps dans une châsse d'argent. Il écrit, à la même époque, une Vie légendaire de Rémi.

La consécration de saint Rémi

Hincmar place dans son récit le trop fameux miracle de la sainte ampoule, cette fiole contenant le chrême destiné au baptême de Clovis, et apportée du Ciel par une colombe au moment de l'onction. Quelle que soit la valeur historique de la sainte ampoule, elle devient le symbole et l'instrument de la continuité de la royauté française. Le souvenir de Rémi et de la Noël 496 sont implicitement évoqués lorsqu'à chaque sacre, l'évêque de Reims ouvre solennellement la précieuse fiole et extrait à l'aide d'une aiguille d'or quelques particules de l'huile séchée pour la mêler au chrême sacramentel. Le récit d'Hincmar a ainsi donné au culte de son prédécesseur une dimension sans précédent.
La richesse du tombeau de saint Rémi en fait un des trésors du royaume. Tous les rois de France venus à Reims pour leur sacre s'y recueillent : François ler lui offre une bague qu'il avait laissée tomber en visitant le sanctuaire, Henri II une agate sertie de pierreries. De grandes processions lui sont organisées à travers Reims lorsque menacent guerres ou famines. Ces solennités sont partagées par tous les évêques protecteurs de cités ; seul Rémi est invoqué avec pompe lorsqu'il faut demander à Dieu la naissance d'un nouveau dauphin.

Châsse de Saint Rémi (586 Mo)
La châsse de saint Rémi telle qu'on peut la voir dans l'abbaye Saint-Rémi à Reims. Les reliques y furent ramenées en 1049 en présence du pape Léon IX.

La Révolution porte à son culte un coup définitif. Car il semble qu'au sein de ces grandeurs monarchiques et ecclésiastiques, la mémoire populaire se soit affaiblie. Ce thaumaturge n'est pas un saint guérisseur, un protecteur de sources et de rivières. Cet évêque de grande ville, acteur politique et conseiller des grands était-il condamné d'avance à disparaitre du folklore ? Son culte s'est surtout répandu et conservé dans le diocèse de Reims - qui comporte encore 89 paroisses dédiées à saint Rémi. La fête de la translation, le ler octobre, y est toujours le prétexte de fêtes communales où des cantiques à la gloire de Rémi y sont chantés.
La mémoire rémoise fera-t-elle honte à notre étourderie nationale ? Quelques années seulement nous séparent du 15e Centenaire du baptême de Clovis. Plus que des légendes obscures, rattachons-y l'image, semble-t-il contradictoire, d'un saint politique. Si Rémi de Reims n'a pas eu d'intuition réellement nationale, sachons-lui gré d'avoir concilié les deux ferments (romain et barbare) qui devait la rendre un jour possible.

Isabelle D'Unienville


Notes

(1) Daniel-Rops, L'Eglise des Temps Barbares, Paris, 1960. Retour
(2) Lettre d'Apollinaire à Principe, évêque de Soissons et frère de Rémi, in Chanoine Leflon, Histoire de l'eglise de Reims du Ier au VI siècle, Reims, 1942. Retour
(3) Cité in Histoire de l'Eglise, De la mort de Théodose, l'avènement de Grégoire le Grand, P. de Labriolle, G., Bardy, Louis Brehier, G. de Prinval, Paris, 1937. Retour
(4) E. Salin, La Civilisation mérovingienne, Paris, 1950. Retour
(5) Apollinaire in Leflon, Histoire de leglise de Reims, op. cit. Retour
(6) Apollinaire cité par L.-C. Feffer, P. Perin in Les Francs, 1, Paris, 1987. Retour
(7) Hincmar cité par le chanoine Cerf, in Souvenir du XIV, centenaire du baptême de Clovis, Reims, 1896. Retour
(8) Le chanoine Leflon (op. cit.) imagine que Bennade aurait eu maille à partir avec le maître des milices. A sa mort, les évêques voisins aurait recherché un « troisième homme » étranger à l'entourage de Bennade. Retour
(9) Dom G. Marlot, Histoire de la ville, cité et université de Reims, réédition de 1843, Reims, p. 21. Retour
(10) Cité in Les Francs, L.-C. Feffer, P. Perin, op. cit.. Retour
(11) Peter Lasko, Les Grandes Invasions, Paris, 1969. Retour
(12) Grégoire de Tours, Histoire des Francs, I, traduit par R. Latouche, Paris, 1963. Retour
(13) Idem. Retour
(14) Histoire de l'Église, iv, op. cit. Retour
(15) Grégoire de Tours, op. cit. Retour
(16) Idem. Retour
(17) Rappelons pour mémoire les controverses autour de cette date traditionnelle. On peut supposer cependant que le baptême a eu lieu entre 494 et 499. Retour
(18) Grégoire de Tours, op. cit. Retour
(19) Flodoard, Histoire de la cité et de l'église de Reims in A. Gosset, la Basilique Saint-Rémi à Reims, Reims/Paris, 1900, p. 11 Retour
(20) In Leflon, op. cit. Retour
(21) Dom Marlot, op. cit. Retour
(22) Leflon, op. cit. Retour

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