Jean II le bon

Jean II le bon Le roi Jean II le bon fut-il un mauvais roi ?

par Duc de Lévis Mirepoix

Article tiré du magazine Historama

Il reste mystérieux. On l'a dît tour à tour sanguinaire et despotique, brave et malheureux comme un paladin, prompt à aimer et prompt à haïr, « chaud et soudain », selon Froissait, mais rêveur et inconscient des réalités. Un de ses contemporains le juge « le plus mauvais et le plus cruel qui jamais fut ». Le dernier livre de la série les Rois maudits de Maurice Druon, de l'Académie française, Quand un roi perd la France (Pion), le remet dans l'actualité.

Le premier portrait authentique d'un roi de France est celui de Jean II par Girard d'Orléans, qui se trouve au Louvre.

A franchement parler, il n'est pas flatteur. On dirait un homme des cavernes. Les portraits littéraires qui se sont succédé sous de nombreuses plumes ne sont pas flatteurs non plus (1).

Sans doute le signe de colères violentes, parfois meurtrières, reste sur la brutalité de ce profil obstiné, au regard fixe. Mais là n'est pas tout le roi. Le portrait n'a recueilli qu'un moment, qu'un aspect de Jean II et il laisse soupçonner la maladresse du peintre.

On se souvient de la scène qui opposa Jean, comme héritier du trône, à son père, pour empêcher une exécution sommaire qui le plaçait, lui, en contradiction avec sa parole. Scène curieuse si on la met au regard de quelques scènes de son propre règne. Ce n'est pas l'exécution sommaire qui le gênait, c'était le sauf-conduit qu'il avait donné à celui qu'elle menaçait.

En effet, le comte d'Eu, connétable de France, venu d'Angleterre afin de rassembler les éléments de sa rançon, fut arrêté l'année même de l'avènement, jugé à huis clos. Ce haut personnage eut la tête tranchée pour avoir tenté de donner son comté de Guines aux Anglais, en échange de sa liberté. Le château fut livré au moment du drame ce qui donne forte présomption.

Execution
Une exécution


Tourneur-Aumont insiste sur ce droit de haute justice appartenant au roi qui sera également invoqué par Henri III, deux siècles plus tard. Il ajoute qu'on trouva, comme pour le duc de Guise, des preuves écrites.

Les intrigues de Charles le Mauvais

Charles le Mauvais, roi de Navarre et gendre de Jean le Bon, avait, par son arrière-grand-père, Philippe III le Hardi, des prétentions à la Couronne. Il ne cessa de fomenter des troubles dans l'espoir d'arriver au trône. Surpris par le roi dans le château du Dauphin (futur Charles V), il fut enfermé dans la forteresse de Château-Gaillard, tandis que d'autres seigneurs, tel d'Harcourt, étaient décapités. Ces exécutions furent l'un des prétextes à la reprise des hostilités.

Six ans après devait se reproduire un événement de même nature. Jean II avait donne l'épée de connétable à Charles d'Espagne, d'une branche royale de Castille réfugiée en France, écartée de la succession.

Jean le Bon
Portrait du roi attribué à son contemporain Girard d'Orléans.

Le tortueux Charles le Mauvais, roi de Navarre, se prétendant lésé par des attributions territoriales accordées à ce favori du roi, le fit assassiner. Mais Charles était le gendre du souverain, petit-fils de Louis le Hutin par sa mère Jeanne, de laquelle il tenait, au même titre que le comté d'Évreux, le royaume de Navarre, voi-sin des royaumes espagnols et de la Guyenne, fief anglais.

C'était une puissance redoutable dans l'instabilité où se trouvait le royaume de France. L'entourage du roi retint sa colère et Jean II, le souverain, dut se contenter d'une amende honorable qui n'apaisa point sa rancune. Elle éclata deux ans après.

Chateau-Gaillard
Château-Gaillard


Charles, fils aîné du roi — le premier qui porta le titre de Dauphin — avait reçu de son père le gouvernement effectif du duché de Normandie. Le roi de Navarre, en tant que comte d'Evreux, avait occasion d'y venir et ne se privait pas de nouer des intrigues avec le roi d'Angleterre.

Sur le plan dynastique, si la préférence donnée aux mâles eût été écartée, il primait Edouard III Plantagenêt, en ligne féminine, puisque sa mère Jeanne était la fille du dernier roi capétien direct, tandis qu'Edouard ne s'y rattachait qu'un degré plus loin. Néanmoins, il ne se sentait pas assez fort pour se poser en prétendant. Ce qu'il voulait, c'était pêcher en eaux troubles des augmentations de seigneuries.

Brillamment doué sous le rapport de l'esprit, totalement dépourvu des dons du cœur et de la moindre bonne foi, il était de ces personnages remuants qui ont la passion de l'intrigue et pour qui désorganiser et porter de mauvais coups sont un suprême plaisir.

Jean II avait cru le désarmer en le prenant pour gendre. Et c'était le beau-père que cette parenté désarmait. Le roi apprit que le Dauphin à Rouen, recevait à sa table le roi de Navarre avec quelques seigneurs, réputés du parti anglais.

Appréhendant de voir son fils enveloppé de sourdes menées et cédant enfin à sa violence, il fit irruption dans le château de Rouen, jusqu'en la salle du banquet, avec une centaine d'hommes d'armes, et, malgré les supplications du Dauphin — qui ne voulait à aucun prix avoir tendu un guet-apens — fit arrêter les convives. Les sires d'Harcourt, de Graville et de Maulène furent conduits sur une place et eurent la tête tranchée. Charles de Navarre fut enfermé au Château-Gaillard.

La France en 1356
La France en 1356


Mais Jean II ne put confisquer ses biens normands, solidement défendus par leurs garnisons, dont tous les capitaines se déclarèrent pour l'Anglais.

Or la situation, dont avait hérité Jean II en montant sur le trône, se révélait des plus instables, puisqu'elle ne reposait que sur la trêve entre le Valois et le Plantagenêt, dans une inquiétude générale de l'Europe qui atteignit jusqu'à la papauté.

L'instabilité affectait aussi l'intérieur du royaume. Le pays ne voulait pas d'une dynastie étrangère, mais n'était point encore remis d'avoir vu s'arrêter la ligne directe des Capétiens.

L'ascension collatérale des Valois au trône par un premier règne tourmenté et malheureux, bien qu'elle parût légitime, ressemblait à un pis-aller. Le fonctionnement du système féodal était troublé dans beaucoup de grands fiefs par les fréquents transports d'allégeance, d'une couronne à l'autre. Le système, désarticulé, perdait son pouvoir de fédération.

Le roi le voyait bien et ne restait pas inactif. Il visitait avec soin toutes les parties du territoire, s'informait de l'esprit, des besoins et des ressources.

Le mouvement concentrique du royaume, compte tenu des nombreuses variétés qui y subsistaient et qu'il n'avait pas été question d'effacer, ce mouvement, affirmé sous Philippe Auguste, sous Saint Louis, sous Philippe le Bel et ses fils, se trouvait contrebattu par un mouvement centrifuge.

Il réorganise l'armée

Jean ne renonçait pas au faste qu'il croyait nécessaire, non seulement au prestige de la couronne, mais au prestige du royaume, et qui, d'ailleurs, maintenait l'élan très prospère des industries de luxe. Il voulait aussi montrer son désir de s'entendre avec ses sujets par la réunion des états généraux de langue d'oïl. Les subsides furent votés, mais sous la surveillance d'une commission qu'il accepta. Une prochaine convocation eut son agrément.

Les états généraux, réunis en Languedoc, votèrent également et dans les mêmes conditions des subsides.

Les subsides ne suffisant pas, le roi fit procéder à des variations monétaires. La remarque a été faite que l'altération des monnaies n'atteignait pas la paysannerie, les rentes féodales et le haut commerce. C'était une sorte d'impôt sur le chiffre d'affaires, beaucoup plus que sur le peuple. Ces variations n'étaient d'ailleurs pas clan- destines, mais avouées.

Sachant bien que la guerre allait reprendre, le souverain s'occupa de réorganiser l'armée dont une grande partie suivait encore le système de recrutement et de commandement féodal. Ces contingents dépendaient uniquement des seigneurs qui les convoquaient. Le roi rendit plusieurs ordonnances pour mener de front en manière de transition le régime seigneurial et le régime royal.

L'une d'elles règle les compagnies (30 avril 1351) pour « encadrer au service de l'État l'immense fourmillement des hommes de guerre soldés ». Ce n'était pas le recrutement qui embarrassait alors, les volontaires abondaient. C'était leur entretien et leur discipline.

Quant aux troupes seigneuriales, afin de remédier au relâchement des liens féodaux, le roi institua l'ordre de l'Étoile. Il voulait substituer au simple orgueil, même valeureux, le sentiment de l'honneur. Le mérite personnel y re- présentait, avant la naissance et la fortune, la première condition pour être admis. Les succès dans les tournois ne comptaient pas, mais la valeur et la fidélité sur le champ de bataille. C'était une chevalerie d'État où le chevalier promettait « loyal conseil au prince soit d'armes, soit d'autre chose ».

L'ordonnance prévoyait, pour le haut commandement, des conseillers techniques dans l'emploi des armes, assistant les princes et les chefs. Enfin, procédé nouveau, qui créait un lien matériel avec le roi, une solde était prévue.

Toutes ces mesures montrent assez que Jean II ne ressentait nullement le désir de se jeter tête baissée dans la guerre, mais de s'assurer deux conditions qui avaient faibli dans le royaume : la fidélité et la discipline.

On ne saurait méconnaître, non plus, la compréhension réciproque, que, dès le début de son règne, Jean II obtint avec le Languedoc.

« Toulouse, Montpellier ont été choyés. Dans le Languedoc qu'il visita souvent, il avait su se rendre populaire et pendant sa captivité, il reçut des témoignages non équivoques de l'amour qu'on lui portait. »

Très différente était la position de l'Aquitaine. Depuis la tentative manquée de son retour à la couronne par Aliénor, en 1137, son destin l'avait poussée vers une véritable autonomie et les Plantagenêts y étaient restés ducs aquitains plus que rois anglais, ce qui a permis à Tourneur-Aumont, de remarquer :
« Dire que l'Aquitaine avait annexé l'Angleterre serait à peine une outrance, car Bordeaux était une ville bien plus importante que Londres, par sa population, son commerce, son industrie, ses souvenirs, son activité. Les Anglais venaient à Bordeaux en administrateurs et en clients. Ils respectaient les libertés des villes et la gestion gouvernementale des finances.

« Les sentiments de Bordeaux et de la Gascogne d'alors sont devenus difficilement intelligibles aux Français des siècles ultérieurs, de même que l'attitude comparable des Rochelais en 1628, des Girondins et des Vendéens au XVIIIe siècle. Les Aquitains aimaient l'Angleterre contre Toulouse, Bourges et Paris. »

Cette vue était nécessaire pour porter toute la lumière sur la bataille de Poitiers.

L'affrontement de Poitiers

Les partisans de Charles le Mauvais, enfermés au Château-Gaillard, appellent les Anglais. Les hostilités reprennent partout. De la Guyenne à la Normandie, vont et viennent, en semant des ravages, les meutes humaines des Plantagenêts.

« Les Français d'autres siècles ont peine à se représenter — sans la lecture des chroniqueurs anglais contemporains — la fièvre de voracité, des curées aventureuses, de spoliations méthodiques, dont la prétention d'Edouard III à la couronne de France était le faux prétexte. Edouard, indifférent à toute autre considération que le butin immédiat, baillait à ferme à ses capitaines, traitant peu à peu une région après l'autre, toute la France maritime .»

Le 1er septembre 1355, le roi Jean procède à une véritable mobilisation générale de la seigneurie, qu'il va joindre à ses troupes soldées ; pendant dix mois, de novembre 1355 à septembre 1356, il remporte de nombreux succès contre les partis angevins soutenant le duc de Lancastre, qu'il empêche de rejoindre les Gascons.

Le prince de Galles venait de ravager le Languedoc et ramenait un énorme convoi de butin. Jean II se proposa en même temps de l'empêcher d'atteindre Poitiers et de lui couper la retraite. Son mouvement réussit. Les Anglo-Gascons étaient retranchés sur la hauteur de Maupertuis, leur position était forte, entourée de vignes, de haies, de boqueteaux, du vallon du Miosson. Mais comment en sortir sans se faire prendre par une armée probablement deux fois plus nombreuse.

L'appréciation des effectifs varie beaucoup dans les récits du temps. Ce qui est certain, c'est que l'armée du roi de France était de beaucoup supérieure en nombre à celle du prince de Galles qui ne devait pas atteindre dix mille hommes. Mais, malgré les efforts du roi, ses troupes n'étaient ni disciplinées ni coordonnées.

S'il est vrai que l'état d'une armée reflète celui du pays, celle du roi Jean souffrait de toutes les causes de désagrégation du royaume, en proie à une de ces longues crises de division et de doute dont le caractère national n'a jamais pu entièrement se débarrasser. On ne doit pas perdre de vue que la guerre de Cent ans a eu deux aspects entremêlés, la guerre intérieure et la guerre extérieure.

Quand les deux armées furent en présence, parut le cardinal de Talleyrand-Périgord, légat du pape Innocent IV. Il allait de l'une à l'autre tenter une médiation.

C'était juste au moment où l'armée française, gardant encore sa confiance et son unité, voulait attaquer, tandis que les Anglo-Gascons n'avaient pas achevé leurs préparatifs, ni leurs retranchements.

Ils mirent à profit ces vingt-quatre heures, alors que dans le camp royal l'inaction, diminuant l'entrain, favorisa les rivalités, les opinions contraires, un particularisme, très respectable et fondamental en sa structure, mais qui n'était de mise, ni en ce lieu ni en ce moment.

Que signifiait une intervention de la suprême autorité spirituelle entre « une bande de pillards et le représentant de l'ordre public » ?

Toutefois le roi Jean, par respect, accepta cette trêve de vingt-quatre heures.

La bataille tourne mal

Les Anglo-Gascons, menacés d'encerclement et de famine, offrirent de rendre le butin du voyage et de ne point porter les armes pendant sept ans contre le royaume de France.

Pendant la trêve, il y eut des conversations entre les adversaires. Mais, au conseil royal, prévalut l'idée de profiter du rassemblement d'une armée, manifestement plus puissante que l'autre, pour ne pas laisser échapper l'occasion de faire un exemple de ces ravageurs du royaume. Et pourtant l'armée royale, sûre de vaincre, se laissa battre par les Anglo-Gascons qui ne luttaient que pour s'échapper.

Le prince de Galles eut pour mérite personnel de maintenir un accord difficile entre les Anglais et les Gascons. Dans la bataille, ses mentors furent Jean Chandos et le captal de Buch.

Il y eut une phase de la lutte quand le captal se jeta en avant, où les Anglais doutèrent s'il avait passé du côté du roi de France, tant étaient mobiles ces renversements d'hommages.
Mais non, il voulait seulement obliger les Anglais à lui laisser sa part de la victoire.

Il est incontestable qu'en dépit de ces difficultés qui furent surmontées, l'armée du prince de Galles, flanquée de Chandos et du captal, eut pour elle l'unité de commandement.

Du côté français, les colonnes mobiles, formées de mercenaires et d'auxiliaires étrangers, obéissaient aux ordres directs du connétable. En avant se trouvaient les deux maréchaux, à la tête de plusieurs centaines de chevaliers d'élite, prélevés sur les « bannières » seigneuriales.

C'est alors qu'ils entrevirent, dans la pénombre de l'aurore, une colonne ennemie se défilant du côté du bois de Maupertuis et du gué de l'Omme. Feinte? retraite? Les deux maréchaux, l'un et l'autre expérimentés, furent d'avis contraire.

Le maréchal de Clermont appréhendait un piège. Le maréchal d'Audrehem estima qu'il fallait tout de suite occuper les passages. Ils se querellèrent, se défièrent et, sans prendre les ordres du roi, chargèrent chacun pour soi.

La charge d'Audrehem fut décimée par les archers gallois masqués derrière les buissons. Le connétable se joignit à Clermont. Leur charge donna sur le comte de Salisbury. Tous deux furent tués. L'avant-garde était décimée.

Le roi se tenait à l'arrière-garde avec la réserve pour intervenir au moment opportun. Le gros de l'armée n'était pas formé d'unités de combat organisées et consistantes, mais de rassemblements improvisés des bannières seigneuriales.

Jean II recoit le Duc de Lancastre
Jean le Bon avait institué l'ordre de l'Étoile pour rassembler autour de lui les chevaliers. A droite, il reçoit le duc de Lancastre, un des meilleurs généraux d'Édouard III. En 1356, venant de Guyenne, le Prince Noir entreprit de faire sa jonction avec Lancastre, gui opérait en Normandie; Jean le Bon tenta de lui barrer la route. Ce fut le désastre de Poitiers.

Quand il vit la déconfiture des maréchaux, le roi se lança dans la bataille et ce fut bientôt un remous de combats individuels où le désordre et puis le désarroi régnèrent. « Depuis la perte ou la prise des deux maréchaux, la mort du connétable, l'armée royale se disloquait progressivement. »

Or, il existait, dans la partie de l'armée qui relevait du ban féodal, le droit, pour les seigneurs bannerets, de se « départir » d'une bataille jugée perdue et inutile à poursuivre. Ce départ se faisait par délibération d'une même bannière et en ordre. Il ne se confondait pas avec la fuite.

Le règlement du 30 avril 1351 reconnaît le droit de « se partir » de la bataille. Ceci s'explique par le souci d'éviter la prise et la rançon qui coûtait fort cher. Il était prescrit de prévenir de son départ. Mais tout le haut commandement était pris ou tué. Il y eut d'ailleurs aussi de véritables fuites, des sauve-qui-peut, à côté d'actions valeureuses. Le roi fit éloigner les enfants de France. Non seulement il ne s'était pas jeté à l'aveugle dans la mêlée, mais il n'avait pas encore donné.

Jean Chandos l'aperçut de loin, reconnaissable à sa cotte d'armes fleurdelysée et le montra au prince de Galles :
— Adressons-nous devers votre adversaire le roi de France, car en cette part gît tout le sortde la besogne. Bien sçait que par vaillance, il ne fuira point.

Le sacrifice du roi

On voyait le roi sur une élévation de terrain, appelée le champ Alexandre, entouré de ses plus fidèles. Il descendit de cheval et fit mettre, à tous, pied à terre. Puis, saisissant une hache d'armes, il attendit l'assaut.

Certes, Philippe VI, son père, n'avait commis aucune lâcheté, lorsque après s'être vaillamment battu, il se laissa entraîner par les compagnons qui lui restaient, hors du champ de Crécy.

Reddition de Jean II le Bon
Boccace, De casibus, 15ème, Français 230, fol. 273, Reddition de Jean II le Bon

Jean II voulut donner un autre sens à sa défaite de Poitiers. Il dressa une statue royale qu'il faudrait abattre ou prendre, mais qui restait fixée au sol.

C'est ici que le commentaire de J. Tourneur-Aumont prend un sens ésotérique. C'est le sacrifice du roi.

Pressé de toutes parts, il se bat jusqu'à l'épuisement de ses forces et l'on peut se demander dans quelle faible mesure, l'appât de la rançon a pu retenir la main de ces guerriers avides, mais farouches, tout sanglants des coups que le roi leur portait. La voix de son jeune fils qui était revenu se glisser à ses côtés retentit encore dans l'épopée française :
— Père, gardez-vous à droite !
— Père, gardez-vous à gauche !
« La popularité et la considération du roi vaincu furent unanimes. Elles sont attestées par les faits les plus probants : les dons volontaires pour la rançon en des temps de crises économiques cruelles ; les entreprises de délivrance ; la littérature sans publicité, le prestige à Avignon, l'éclat des funérailles en 1364.
« La popularité peut être jugée facile à conquérir. Faire tournoyer sa hache au champ Alexandre a plu aux imaginations simples. Mais « ce roi de théâtre » fut en vrai péril. Il reçut deux blessures au visage. Ce fut une lutte ardente, frénétique.
« Peu s'en sauvèrent de ceux qui descendirent à pied sur le sablon avec le roi leur seigneur. »

Bataille de Poitiers
La bataille de Poitiers

Le roi prisonnier

On aime à rapprocher de Jean le Bon un héros populaire, le grand Ferré, qui, sortant du lit où il grelottait de fièvre, eut vent qu'une troupe d'Anglais voulait le prendre. Sur le pas de sa porte, une énorme hache à la main, il en pourfendit quelques-uns et dispersa les autres.

Le souvenir de la même aventure s'est ajouté à la gloire de François Ier. Les lauriers du vaincu de Pavie se confondent avec ceux du vainqueur de Marignan. Tandis que la postérité ne semble pas avoir ratifié l'opinion des contemporains pour le geste de Jean le Bon. Il eût sans doute été encore plus significatif par sa mort. Cela n'a pas dépendu de lui.
On sait le prestige que le roi exerça sur ses vainqueurs. Le prince de Galles lui déclara qu'il avait été le plus brave de la journée et voulut le servir à table. Arrivé à Londres, il reçut un accueil fastueux d'Edouard qui lui fit monter un cheval blanc pour lui maintenir cette prérogative réservée aux souverains.

Le Plantagenêt resserra sa captivité, quand fut repoussé par les états généraux le sous-seing privé de Londres.

« On voudrait, dit un moderne, surprendre chez Jean II l'expression d'un remords, trouver la preuve qu'il sentait son humiliation. »

« On les a, authentiques », répond l'historien du Valois. Le souverain déniait toute valeur à ces accords, non plus qu'au traité de Brétigny. Le témoignage est une lettre secrète du roi, attestant que le traité de 1359, signé en prison sous la contrainte, est caduc.

Ce sera la position de François Ier devant le traité de Madrid. Jean le Bon déclare dans sa lettre, scellée d'un sceau secret, « qu'il n'a jamais été dans sa volonté d'abandonner un pied de terre de France »,

Le traité de Brétigny était considéré par le Dauphin et les États, par le roi lui-même, comme provisoire, et le partage momentanément accepté valait mieux, à leurs yeux, qu'une anarchie chronique et sanglante.

Par ce traité, Edouard recevait l'Aquitaine et ses annexes : Saintonge, Quercy, Limousin, en toute souveraineté, déliée de l'hommage, et renonçait à ses prétentions au trône de France. Engagement que chacun des partis savait fragile ! Ce qui était plus solide c'était la rançon du roi de trois millions d'écus d'or.

Il vint en France pour la recueillir en laissant des otages. Les aides pour sa rançon furent versées spontanément et le Languedoc s'imposa de 200 000 francs or par an.

Entrée à Paris de Jean le Bon
Entrée à Paris de Jean le Bon et de la reine Jeanne de Bourgogne après leur sacre à Reims (Jean Fouquet, Grandes Chroniques de France). Ci-dessus, le portrait du roi attribué à son contemporain Girard d'Orléans.
Paris réserva au souverain un accueil délirant. Décidément le geste de Poitiers avait trouvé un grand écho chez les contemporains.

La position de Jean était telle que le pape et les princes de l'Europe décidèrent de lui confier le commandement d'une croisade qui se préparait.

Au banquet qui fut donné en Avignon, le roi de Chypre disait au Valois :
— Il ne m'appartient pas de seoir jouxte vous, car, au regard de vous, je ne suis qu'un vôtre chevalier.
Et Jean :
— Il faut que le roi de Chypre s'assoie jouxte le roi de France.

Pendant son séjour en France, plusieurs seigneurs gascons qui l'avaient combattu à Poitiers se rallièrent à lui.
Il recueillit de Philippe de Rouvre, dernier duc de Bourgogne de la première branche capétienne, ce grand fief et le donna à son plus jeune fils Philippe, en souvenir de Poitiers. Mais là n'est pas tout le motif. Il réside dans le sentiment de la Bourgogne elle-même qui n'était nullement disposée à abandonner son autonomie féodale.

En 1364, Jean II retourna à Londres. L'évasion des princes otages ne paraît pas une raison suffisante, car il était loisible au roi de les contraindre à retourner en Angleterre. Le Dauphin auquel il laissa de pleins pouvoirs, parle, en général, d'affaires importantes, certainement de la croisade dont il voulait s'entretenir avec le roi anglais.

Jean II le Bon prisonnier
Jean de Wavrin, Chroniques d'Angleterre, v1475, Francais 76, fol. 210v, Jean II le Bon prisonnier
Il y avait aussi le retard d'une partie de la rançon. On a parlé d'une passion pour la comtesse de Salisbury, mais elle était morte depuis dix ans.

Ce qu'il voulait, c'était de ne laisser aucun litige avant son départ pour l'Orient. Mais le roi mourut peu après son arrivée et le projet fut réduit à une expédition, d'ailleurs heureuse, du seul roi de Chypre, qui périt au retour, victime d'un complot de palais.


Cette figure de Jean II prend du relief à la lumière des récents travaux qu'il a inspirés. S'il a été parfois d'une violence expéditive, ce ne fut qu'à l'égard de coupables. Il n'a pas à se reprocher les pillages d'Edouard et ce massacre où ne furent épargnés ni les femmes ni les enfants que le prince de Galles, en dépit de ses démonstrations de courtoisie, infligea à Limoges pour avoir voulu se donner au roi.

L'estime de ses contemporains milite en faveur de Jean IL La formation de la France n'est pas seulement celle d'un territoire — le second Valois ne fut pas heureux pour le défendre —, mais celle d'un esprit collectif. La statue vivante de Poitiers en affirme la fierté.

Duc de Lévis Mirepoix de l'Académie française

(1) L'ouvrage du plus grand sérieux, d'une documentation étendue et solide, de vues perçantes, de J.-M. Tourneur-Aumont, professeur d'histoire à la faculté de Poitiers, invite à une impressionnante révision des jugements sévères portés sur ce prince. La Bataille de Poitiers et la Construction de la France (1939) est un de ces livres auxquels on sent bien que toute vie de savant et de penseur a été consacrée. Cet ouvrage appelle la plus grande attention.

Arbre généalogique de Jean II le Bon

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