VII

UNE EXPERIENCE SANS LENDEMAIN

UNE VIE DIFFICILE

Le recrutement des 300 grands marchands, riches chacun de 1.000 écus, prescrit par les lettres royales du 2 juin; s'avéra difficile. Les candidats étaient rares. Les commissaires royaux durent accepter de petits boutiquiers (à Lyon Philippe Montagnat, pauvre diable, fut ainsi promu au rang de gros marchand) ou les employés de brasseurs d'affaires (à Tours Etienne Anglement facteur de Jean de Beaune).
Presque tous emportèrent avec eux des marchandises (Jean du Chemin et Cardin Ler, originaires de Saint-Lô : 50 tonneaux de vin de Gascogne, 48 pipes de cidre, 1.200 livres de beurre salé, 8 barils de harengs, du saindoux, des figues, du raisin sec, de la viande salée, du drap et du cordouan).
Il ne semble pas qu'on ait voulu les charger d'organiser la vie industrielle. Aussi, après un timide essai de reprise de la sayetterie, les nouveaux colons se contentèrent-ils de vivre des secours distribués au nom du roi. Mais le coût de la remise en état des habitations "la plupart en ryne, descouvertes, desmolies en plusieurs endroits", l'occupation militaire, les rigueurs d'un hiver exceptionnel, ne tardèrent pas à entraîner une profonde misère : "la plus grant partie n'avoit quoi mangier et est grande pitié d'aucuns qui ne saroit gangnier ung denier". Les colons implorèrent la charité du roi avec une telle insistance que celui-ci ordonna aux bonnes villes de leur faire parvenir quelque argent...

DES COLONS PEU EFFICACES

Mais le problème était à reconsidérer. En août 1480 des vides apparurent, causés par la mort (une épidémie de "peste") les départs clandestins ou les renvois (dès le 11 octobre 1479 Jehan de Marisy signalait à la ville de Troyes que 160 ménagers avaient quitté Franchise et que 28 y étaient décédés). Les commissaires convoquèrent les délégués des villes. En leur présence, on procéda à un nouvel examen des ménagers qui révéla qu'on s'était souvent contenté d'expédier des gens inaptes ou trop désargentés pour se procurer les matières nécessaires à l'exercice de leur métier. Les commissaires exigèrent de nombreux remplacements : pour Tours 38 sur 50, pour Montferrand 6 sur 10, pour Troyes 16 sur 40, pour Senlis 6 sur 10. A Troyes on renvoya Nicolas Orry, boucher, parce qu'il était pauvre et qu'à Franchise les bouchers étaient d'un "grant chatel" ; Simon Chérot, parcheminier, parce qu'il était pauvre et qu'il ne pouvait faire revenir sa femme "une bigote qui ne bouge des églises et des religions". A Tours on réexpédia Deblenne "hostelier assez compétent personnage et de bon gouvernement mais qui du temps de son élection estoit un pauvre menuysier et n'estoit ustensilé ne amenagé, n'avoit quoi faire ses provisions".
Malgré les ordres réitérés des commissaires, les villes ne se pressaient pas de remplacer les ménagers renvoyés. Le roi, d'ailleurs songeait à tenir compte des échecs subis jusqu'alors. Un notable de Tours, Guillaume Briçonnet, proposa une nouvelle solution : ne pas chercher à reconstituer tous les corps sociaux mais seulement relever la draperie. Il fit recenser les locaux encore habitables et obtint que les gens de guerre laissassent libres ceux qui étaient à usage commercial ou artisanal, groupés surtout le long du Crinchon.

Porte Ronville
Porte Ronville

UNE EXPERIENCE UNIQUE A L'EPOQUE

A partir de février 1481, on élimina les ménagers indigents. Le 3 juin 1481, le roi approuva les idées de Briçonnet (document 5). Renonçant à l'envoi de 40 marchands riches de 1.000 écus, Louis XI prescrivit la création de quatre "bourses" d'un montant de 5.000 livres dirigée chacune par un facteur, qui ne devait s'occuper que de draperie (de l'approvisionnement en laine et de la distribution du travail). Le nombre des ménagers à envoyer à Franchise était réduit à 350 "gens de mestier et méquanicques munis de leur outillage". Il leur fallait être mariés ; pères de quelques enfants adultes et non chargés d'enfants en bas âge.
Les villes accueillirent ces nouveaux ordres sans empressement. Nombre d'entre elles répondirent qu'elles ne pouvaient fournir des gens d'un métier qui n'existait pas chez elles. Certaines s'entendirent avec des intermédiaires qui leur fournirent des Normands (Heurcin traite avec Tours, Etienne Voisin, marchand et échevin de Franchise avec Poitiers, recevant 825 livres pour 8 ménagers).
Diverses mesures devaient faciliter le démarrage de l'industrie et créer un climat psychologique favorable
Au début de 1482 commença la fabrication des draps (blancs, gris, noirs, bruns, rouges). Pour abaisser le prix de revient, les commissaires firent construire, sur l'emplacement d'un moulin à huile détruit, un moulin à filer, près de la porte Méaulens. Malgré cet essai de mécanisation et l'exonération de tous droits de péages, les prix des produits obtenus n'étaient pas concurrentiels. Le roi, attaché à la réussite de l'entreprise, voulut forcer des villes comme Lyon, Troyes, Reims, Châlons sur Marne, Pont-Audemer, Millau, Rodez, Villefranche de Rouergue, à acheter une certaine quantité de raps tarifiés. A Lyon, Martin Guillaume, commissaire de Franchise, imposa aux conseillers l'acquisition de 25 pièces. Une expertise demandée par le consulat révéla que le tarif montait au double de la valeur réelle. On transigea. D'autres villes acceptèrent en maugréant ou se résignèrent à de longs procès.
Quoi qu'il en soit, la production était organisée et la vie de la colonie française assurée.

ARRAS QUITTE LE ROYAUME DE FRANCE

Malheureusement, l'expérience tourna court. En effet, le 23 décembre 1482, Louis XI et Maximilien d'Autriche signaient un traité prévoyant le retour à la situation antérieure. La jeune Marguerite était fiancée au dauphin Charles et lui apportait en dot l'Artois et la Franche-Comté. Les anciens habitants d'Arras rentraient dans leurs biens. Les premiers, les religieux de Saint-Vaast regagnèrent leur monastère le jour de Noël et en chassèrent les 15 moines qui y résidaient. L'exode des malheureux ménagers, sacrifiés par les diplomates s'accéléra rapidement.
Le 24 mars 1484, Antoine de Crèvecoeur, gouverneur de l'Artois, convoqua ceux qui s'entêtaient à rester et leur donna huit jours pour déguerpir.
Lorsque dix ans plus tard, Charles VIII rompit le mariage avant qu'il eût été consommé, il refusa de rendre la dot tout en gardant la femme comme otage. Mais Maximilien avait derrière lui tous ses sujets. Au traité de Senlis, le 23 mai 1493, Charles VIII dut restituer l'Artois et la Franche-Comté.


Louis XI