VI
ARRAS REBAPTISEE "FRANCHISE"
ET PEUPLEE DE COLONS
UNE FRATERNISATION DIFFICILE
Arras souffrit trop dans ses membres, dans sa fortune, dans son orgueil, pour se désirer française.
Elle était astreinte au logement des troupes "gens méchants et pleins de poux" pendant que le ravage systématique de la campagne compromettait le ravitaillement.
Le pardon du roi fut interprété par ses représentants Guillaume de Cerisay, gouverneur d'Arras et du Lude, lieutenant général en Artois, dans un sens qui ne pouvait plaire à la population, car, raconte Commynes, ils firent "mourir plusieurs bourgeois et aultres gens de bien, y eurent grant proufit, car le dit seigneur du Lude m'a dit que par ces temps, il y avoit gagné vingt mille escus et deux panes de martre".
Le 12 mai, un prêt de cinquante mille écus fut exigé. Les échevins en offrirent quarante cinq mille mais, après bien des doléances, il fallut s'exécuter.
Le 16 mai, les Arrageois se virent enlever la cloche d'alarme, les chaînes fermant les rues et leurs armes. Ils virent démolir les murailles protégeant la ville contre la cité et en construire de nouvelles cuirassant la ville contre la cité.
Des religieux furent expulsés. Le clergé, et notamment l'abbaye de Saint-Vaast, refusant de payer les huit mille écus de sa quote-part du prêt, le prieur Danquasnes fut prié, le 5 juin, de s'en aller "jouer ung petit". Les 8, 9 et 10 jours ce fut le tour du prévost du monastère et de deux charretées des principaux officiers.
Le versement de l'énorme contribution de guerre avait obligé l'échevinage à vendre de nombreuses rentes viagères. Le budget communal en était déséquilibré. Le commerce en souffrait les marchands arrageois voyaient leur activité entravée par les créanciers de la ville.
Vainement des lettres obtenues du roi, le 14 juillet accordèrent un délai de trois ans pour le paiement des arrérages des rentes : l'autorisation de percevoir un écu par pipe de vin, transportées sur la Somme, bien que faisant entrer quelque argent dans les caisses communales, contrariat les échanges.
Vainement, en septembre, furent rendus aux échevins leurs droits de juridiction et fut défendu d'arrêter les bourgeois et de saisir leurs biens. Le mécontentement s'accroissait, renforcé peut-être par l'espoir ou la crainte d'une intervention de Maximilien, fils de l'empereur Frédéric III, qui, époux de Marie de Bourgogne depuis le 18 août, avait pris en mains les destinées du duché.
La décision, en novembre 1477, de réunir l'Artois aux possessions de la couronne de France n'éveilla guère d'écho favorable. La construction, à partir du 8 février 1478, de deux châteaux-forts, l'un en cité près du couvent des Clarisses, l'autre près de la porte Saint-Michel, n'était pas un geste de confiance du roi à l'égard de ses nouveaux sujets.
LOUIS XI EN ECHEC
En cette année 1478, Louis XI, malgré les ravages effectués par ses troupes, n'obtint pas, sur Maximilien, les succès qu'il avait escomptés. Il perdit le Hainaut et Maximilien, faisant à Douai sa jonction avec les milices communales, apparut même devant Arras où régnait la disette. Mais la bataille n'eut pas lieu. Une trêve fut signée le 11 juillet.
LES EXPULSIONS
Avant la reprise des combats le roi voulut en finir avec les gens d'Arras, qu'il accusait d'entretenir des relations avec les "Autrichois" dans le but de "bailler entre leurs mains la dite ville". Leur surveillance immobilisait huit cents lances qui "de jour et de nuit vaquaient à la garde et seureté de la dite ville, sans bonnement pouvoir faire autre service parce qu'ils n'osoient saillir aux champs sur les ennemis". L'EXPULSION EN MASSE fut décidée. (Document 1).
Le 15 mai 1479, les serviteurs à marier prirent le chemin de l'exil suivis le 25 par les valets de l'abbaye de Saint-Vaast. Le 29 par les archers et les arbalétriers et par bien d'autres ensuite (24 juin : Robert Courcol argentier de la ville ; 29 juin : Lolart Willart mesureur de blé ; 4 juillet: 24 religieux de Saint-Vaast ... ). Paris, Rouen, Amiens, Tours, leur avaient été assignées comme résidence. Bien que les mesures d'expulsion eussent été motivées et qu'on eût fait un choix parmi les présumés coupables de trahison, de très nombreux Arrageois partirent d'eux-mêmes (par exemple : deux femmes de modeste condition habitant l'hospice des Charriottes). Certains s'étaient déjà réfugiés auprès de Maximilien. C'est ainsi que Lille et Roubaix reçurent de forts contingents, qu'on retrouve le riche Martin de Paris à Anvers, Jean de Canlers à Bruges.
REPEUPLER
Le 2 juin, Louis XI avait annoncé qu'il voulait repeupler la ville de fidèles aptes à garder loyalement la position stratégique qu'était la capitale de l'Artois. Comme l'appel à des volontaires eût pris trop de temps et n'eût été que peu assuré du succès, il décida de prélever, en chaque cité du royaume, un contingent déterminé d'habitants.
Entre le 12 et le 24 juin, furent réunies plusieurs assemblées régionales où les officiers royaux expliquèrent les volontés de leur souverain. (Documents 2 et 3). Il s'agissait de transplanter 3000 familles dont les chefs exerceraient divers états. L'ensemble des villes réunies à Paris devait fournir 300 ménagers, Tours 50 et 3 marchands ; Orléans 70 et 4 marchands ; Rouen.70; Bourges 40 et 2 marchands ; Evreux 25 ; Lyonnais, Beaujolais, Dauphiné, Auvergne, Languedoc, Bourbonnais et Forez 200 ménagers au total ; Nîmes 5 ; Montferrand 10 ; Lyon 3 marchands et 16 "mécaniques". Les ouvriers célibataires n'étant pas acceptés, chaque famille comprenant au moins 4 personnes (Lyon : pour 16 familles 48 personnes et 43 enfants) c'est à une transfusion de près de 12.000 AMES qu'il fallait procéder sur un corps de ville qui avant l'expulsion comprenait 15.000 habitants environ.
UNE VILLE NOUVELLE
Un nouvel esprit devait naître. Le nom de la ville maudite fut effacé d'un trait de plume et remplacé, au moins a partir du 4 juillet, par celui de FRANCHISE, promesse de privilèges qui ne pouvait que séduire les immigrants. Les armes d'Arras, de gueule à un lion d'or, portant sur le flanc celles d'Artois, furent remplacées par un écu d'azur, semé de fleurs de lys d'or, au milieu desquelles était L'image de Saint-Denis, apôtre de la France, portant sa tête entre ses mains ...
LES COLONS ARRIVENT
Conseils de ville et délégués des corporations désignèrent les artisans qui devaient partir. Dans certaines villes, pour adoucir la nostalgie des "élus" on leur versa, comme à Tours, des sommes variant entre 15 et 100 livres. D'autre part, un tarif édicté par l'autorité royale prévoyait des allocations mensuelles destinées à faciliter le premier établissement.
Emportant leurs outils, les colons se mirent en route pour la plupart entre le 5 et le 14 juillet 1479. A partir de Senlis ou du pont de Meulan, le trajet se terminait sous escorte militaire, car les hostilités avaient repris depuis deux mois entre Louis XI et Maximilien. Les procureurs de la ville d'Orléans, faits prisonniers en longeant le bois de Saulty, en connurent les désagréments. La défaite des Français à Guinegatte, la journée des "démanchés", le 7 août, fut sans conséquence pour Arras, car les milices communales flamandes rentrèrent chez elles ...
L'installation des colons eut lieu surtout entre le 14 et le 22 août. En présence des délégués de chaque ville pourvoyeuse, les commissaires royaux examinaient les nouveaux venus pour s'assurer de leur "souffisance". Le fait d'être natif de villes de la frontière comme Bray-sur-Somme, Saint-Quentin, Montreuil-sur-mer, était, par exemple, un motif de refus. Les colons acceptés se voyaient logés dans les maisons abandonnées et recevaient les indemnités promises. Ils pouvaient se mettre au travail.