V
LOUIS XI A RECOURS AUX BOMBARDES POUR MATER LES ARRAGEOIS REVOLTES
UNE EMOTION POPULAIRE
Si les Arrageois avaient jugé sévèrement les folies de Charles le Téméraire, beaucoup d'entre eux ne se sentaient pas pour autant attirés par le roi de France, à la mauvaise réputation de perfidie et de cruauté, et parmi eux nombre de gens du peuple.
Le 17 mars, le roi envoya le chancelier, le cardinal de Bourbon, abbé commendataire de Saint-Vaast, l'évêque d'Arras, le comte de Saint-Pol, le bailli de Vermandois et d'autres membres de son conseil, recevoir le serment des Arrageois, en la grande salle de l'abbaye de Saint-Vaast. Le chancelier rassura les craintifs et dit que le roi ne demandait que la paix à condition qu'on se montrât bon sujet. Le "commun" parut content. L'assemblée finie, la foule se dispersa.
Les représentants du roi étaient à table, croyant 1 'affaire close, quand soudain, une "multitude de communs comme comme enragiés er hors de sens" armés de grands marteaux, se pressèrent aux portes de l'abbaye en criant à la trahison et menaçant d'assommer les "ambassadeurs". Ceux-ci prirent peur et demandèrent à être cachés dans la cave. D'Esquerdes, qui se trouvait à l'abbaye, accourut pour les délivrer. Prudemment protégé par la grille de l'autel du Saint-Esprit, il parlementa avec Armand Milon, maître d'artillerie du feu duc, chef des révoltés qui l'entouraient, une cognée sur l'épaule. Milon se rendit aux arguments du capitaine et le tumulte s'apaisa.
Le lendemain, les gens du roi rentrèrent en Cité sous bonne escorte.
LES BOURGUIGNONS INTERVIENNENT
Les "résistants" reprirent espoir quand une lettre de Marie de Bourgogne, datée du 10 avril, annonça l'envoi de gens de guerre (dont le seigneur d'Arsy, nommé gouverneur à la place de d'Esquerdes passé au roi), en attendant le secours de l'armée générale.
Le lundi de Pâques, 16 avril, à midi, d'Arsy partit de Douai avec sa troupe de deux ou troix cents chevaux "que bons que mauvais" et quelques centaines d'hommes à pied.
L'heure était mal choisie. Ils furent vite repérés, car "le pays delà Arras est plein comme la main et y a environ cinq lieux". Le seigneur du Lude, gouverneur du Dauphiné, qui commandait en Cité en l'absence du roi, se porta à leur rencontre. "Ils les festièrent si bien qu'il en demeura plus de six cents sur la place et de prisonniers ils en amenèrent bien six cents en la Cité." Néanmoins, d'Arsy parvint à pénétrer dans la ville. Il combla les vides de l'échevinage, donna l'ordre de boucher la porte Méaulens et de brûler les maisons des faubourgs Saint-Nicolas, Ronville et Méaulens qui gênaient la défense, et on commença à "jeter engiens contre la Cité...".

Choeur de la cathédrale
LOUIS XI REAGIT DUREMENT
Cet acte d'hostilité était une violation du serment prêté par les Arrageois. Louis XI ne concevait pas qu'on pût le trahir impunément. Avec lui il fallait "charrier droit". Une délégation arrageoise, comprenant vingt-deux ou vingt-trois bourgeois, avec, à sa tête, Clérambaut Couronnel, avocat et conseiller pensionnaire de la ville (Jean de La Vacquerie avait changé de camp), partie d'Arras dans le but de se rendre à Gand auprès de Marie de Bourgogne pour lui demander du secours ou justifier la conduite de l'échevinage, fut arrêtée à la sortie de Lens par l'escorte chargée d'assurer sa sûreté, et contrainte de retourner en Cité. De là, elle fut conduite à Hesdin où se trouvait Louis XI qui ordonna de décapiter plusieurs de ses membres.. Louis raconte plaisamment "il y avait entre les aultres, maître Oudart de Bussy à qui j'avois donné une seigneurie au Parlement : et afin qu'on congneust bien sa teste je l'ay faicte atourner d'un beau chaperon fourré et est sus le marché d'Hesdin là où il préside" exposé à la vue du public pour son édification.
L'ARTILLERIE DU ROI
Décidé de prendre Arras par la force, le roi s'y porta avec toute son armée. Il commença par intimider les défenseurs en faisant pendre ou décapiter les prisonniers qui ne purent payer rançon, puis il fit parler son artillerie.
Depuis la réforme de 1474, cette artillerie était la première de l'Europe. La meilleure partie était organisée en bandes ou petits régiments, au personnel qualifié. On distinguait : les 10 canons "lourds" de la grande bande tirés par 175 chevaux (41 pour la plus grosse bombarde), les 30 bouches à feu de la bande de Samain (121 chevaux) et les 17 de la bande de Rousselet (165 chevaux). A côté de ces bandes fonctionnèrent à Arras une batterie dans le quartier de l'amiral de Bourbon et une autre dans celui du capitaine Yvon le Fou.
Les nombreuses distributions de poudre montrent l'importance du siège. Les travaux de mines et de tranchées occasionnèrent une demande de 3000 pionniers venus de Rouen, d'Abbeville et de Soissons. Sous la grêle de projectiles, dont certains avaient cinquante deux pouces de tour, les Arrageois, du haut des remparts, plaisantaient les assiégeants : ils plantaient des potences et y pendaient des banderoles à la croix blanche, enseigne des Français, ils "montraient leur c..." et faisaient d'autres "villénies". Un arbalétrier reconnut le roi, alors que celui-ci surveillait les travaux sur la muraille, l'ajusta et l'atteignit légèrement. On dit que Louis eut été frappé à mort si un boucher n'avait détourné le bras du tireur.

Porte Ronville d'après les archives
ARRAS CAPITULE
La situation des Arrageois s'avéra bîentôt difficile. Les murs étaient tellement éventrés "qu'on voyoit de la Cité parmy le boulevard tout au long de la ville". Il fallut capituler. Le siège, commencé le 28 avril, se terminait le 4 mai.
Le roi affecta encore la clémence. Il permit aux gens de guerre de se retirer avec armes et bagages et accorda aux habitants des lettres d'abolition. Ils étaient assurés de la libre et entière possession de leurs biens. Leurs privilèges, franchises et libertés, étaient confirmés. Les absents avaient, trois mois pour revenir.
Le 5 mai, Louis XI entra dans Arras. Il s'y comporta avec une froideur compréhensible. Sa piété le conduisit d'abord à Saint-Vaast. A son entrée, dans la grande église, on lui offrit de l'eau bénite, selon la coutume, mais il la refusa. Il vint dans le choeur saluer le corps de Saint-Vaast qu'il ne voulut point baiser et demanda la collecte pour faire sa dévotion. Sa brève oraison terminée, il dit au prieur et aux religieux que, quoique l'abbaye eût été fondée par les rois de France, il ne semblait pas qu'ils se conduisissent envers lui avec la même loyauté que leurs prédécesseurs. Mais, en montant à cheval sur la place Saint-Vaast, il promit au prieur qu'il lui "ferait des biens".
De là, il s'en alla droit au petit Marchiet. Sur son passage, on excitait les enfants à crier "Noël". Ils faisaient "petite noise". Le roi souligna leur manque d'enthousiasme "agardez leur coraige, comme il est Franchois". Devant la chapelle du petit Marchiet, il pardonna publiquement aux mutins en concluant : "vous m'avez été fort rudes, je vous pardonne, si vous m'êtes bons sujets, je vous seroi bon seigneur". Il ne s'attarda pas davantage et retourna en Cité chez le chanoine Du Hamel.
Quelques jours après, il partait pour Senlis où il allait rendre grâce à Notre-Dame de la Victoire.