II
CHARLES LE TEMERAIRE EST ACCUEILLI CHALEUREUSEMENT PAR LES ARRAGEOIS
LE 15 MARS 1469
UN NOUVEAU DUC
En 1465, le fils de Philippe le Bon, Charles de Charolais, lieutenant général de l'Etat bourguignon, qui anime la ligue féodale du Bien Public, oblige Louis XI à rendre les villes de la Somme auxquelles s'ajoutent les comtés de Guines et de Boulogne. En 1467, il devient duc, un duc qui rêve d'être roi. Le 3 juillet 1468, il épouse en troisièmes noces, Marguerite d'York, soeur d'Edouard IV, renouant avec l'Angleterre des liens dangereux pour la France. Le 14 octobre 1468, à Péronne, il force Louis XI à renoncer à toute suzeraineté sur la Flandre.
Quelques semaines après, il annexe la principauté de Liège.
L'ENTREE DANS ARRAS
Le 15 mars 1469, les gens d'Arras accueillirent avec pompe et dans un déferlement de joie leur nouveau duc dont l'orgueil s'accordait avec celui d'une de ses plus riches cités. Le gouverneur de la ville, les officiers de la gouvernance, le mayeur et les échevins étaient allés lui rendre hommage à Wailly. Le peuple se pressait sur la grande place. Le clergé était rangé devant la porte Saint-Michel. Voilà qu'apparut le cortège : quatre cents porteurs de torches allumées précédaient l'épée de parade du duc sur la garde de laquelle étaient reproduits, en diamants, les mots du Pater. Elle était portée par le Grand Ecuyer, couchée sur son épaule, tenue de la main dextre entre la croix et le pommeau, la pointe dessus. Le duc suivait, escorté de son chancelier, de son premier chambellan Philippe de Savoie, frère de la reine de France, et de plus de soixante puissants seigneurs. Derrière eux, chevauchaient les cent vingt six écuyers de la garde portant mantelines et parures du duc, les soixante-deux archers et les quelques centaines d'écuyers de la maison ducale si nombreux que l'on trouvait peu de villes "là où on les pût logier".
Le mayeur présenta à Charles le Téméraire, les clés de la ville que le premier chambellan devait garder jusqu'au lendemain. Le duc, mettant sa main dans celle du mayeur, prêta serment sur les évangiles de maintenir les coutumes et les privilèges de la ville. Le mayeur jura fidélité au nom de ses administrés. Le cortège reprit sa marche, passa sous la herse et se rendit à la porte de Cité où l'attendaient l'évêque Pierre de Ranchicourt et le Chapitre. De là on se dirigea vers la cathédrale ...
Charles et son énorme suite de gentilhommes qu'il faut imaginer entourés d'essaims de domestiques, furent hébergés à l'évêché et non à la Cour le Comte résidence habituelle du duc, par crainte d'une maladie contagieuse dont les miasmes putrides étaient répandus en ville.

Intérieur de la cathédrale
DES FETES SOMPTUEUSES
Le lendemain, vers neuf heures, deux sergents à verge portèrent, de l'hôtel de ville à l'évêché, les présents d'usage deux pots, une aiguière et un gobelet en vermeil ciselé, pesant vingt-huit marcs, sur une tablette décorée de toile bleue, frappée à droite et à gauche des armes de la ville, et aux coins, de quatre lions tenant une bannière aux mêmes armes. Le mayeur et les échevins les remirent au duc.
La ville était en fête : le prince de Liesse, aidé de l'amiral de Malduichon, avait réglé les spectacles montés par les confréries dont les principales étaient celles de Saint-Jacques, du Glay, de la Testée, et dont chacune avait reçu cent sols pour ses frais. On représenta aux carrefours et autres endroits des moralités dans lesquelles on put admirer les talents,du prince d'honneur du corps des drapiers, du prince d'amour des sayettëurs, du prince des Loquebaux des bouchers.
Les spectacles étaient tissés d'intentions ou d'allusions : Marilius Torquatus jugeait son fils, le roi d'Aragon punissait un ministre prévaricateur, Moïse épousait Zéphora, Roboam tenait conseil sur l'augmentation des impôts, Brutus, arrière-petit-fils d'Enée, abordait en Grande-Bretagne douze cents ans après le déluge, y fondait un royaume partagé à sa mort entre ses trois fils : Locrin, Camber et Albanach. Dans cette dernière pièce, l'allusion était nette au partage de Verdun. Les Arrageois avaient-ils mesuré l'ambition de-leur prince ?... Deux mois plus tard, le grand duc d'Occident annexa la Haute-Alsace. Son rêve prenait corps de réunir entre eux ses deux groupes de possessions : Pays-Bas d'une part et duché-comté de Bourgogne d'autre part, de reconstituer le royaume de Lothaire créé...à Verdun.