3 La tour Funéraire

3. LA TOUR “FUNERAIRE”

3.1 Description

Vue intérieure de la tour : premier étage

C'est un édifice carré de 8 mètres de côté et de 9 mètres de hauteur jusqu'à sa frise. La base de la tour est couronnée d'une frise composée de petits sujets à faible relief. La partie supérieure est posée en retrait et un peu en biais. Bâtie en moyen appareil, elle est ornée de tailles et de pointillés comme les beaux monuments du XIIe siècle. On y relève trois fois le nom d'VGO avec un G en faucille que l'on retrouve deux fois à l'intérieur. Notons que ce nom est également gravé dans la pierre de la cathédrale de Vaison ainsi qu'à Notre-Dame-d'Aubune, ou encore à la chapelle du St Sépulcre à Beaumont dans le Vaucluse et dans la crypte de la cathédrale d'Apt, cette dernière fois suivi d'une inscription, probablement "ME FECIT". Peut-être sommes-nous comme l'affirme M. Revoil en présence d'un seul "maître de pierres" : VGO. Au sommet, un clocher en arcade, disposé après coup en forteresse. Elle est dédiée, comme dans la légende à la Vierge. Les cloches datent du XVIIIe et XIXe siècle. A l'intérieur elle se compose d'une crypte voûtée en berceau communiquant avec la nef par une large arcade en plein cintre. La crypte renferme le petit édifice gothique du choeur transféré au XIXe siècle. Il fut élevé en 1516 sur les restes de Saint Restitut. A l'étage, les murs nord et sud renferment un arc de décharge. Les murs ont été comblés par des restes de tombes de l'ancien cimetière. On aperçoit deux débris de monument (tombe ou sarcophage) taillés dans une pierre blanchâtre ressemblant à du marbre et qui ne se retrouve pas dans le reste de l'église. On y distingue des entrelacs, des rosaces, quatre palmiers stylisés, et deux tigres affrontés aux mouchetures accentuées. Les corniches de la tribune sont ornées. Aux murs nord et sud, celle d'en bas de rosaces en étoile comme la corniche extérieure de la tour; celle d'en haut de rinceaux avec feuillages. Aux murs est et ouest ce sont des feuilles stylisées dans des carrés ou d'autres figures géométriques. Au-dessus des archivoltes, un décrochement, puis les murs sont en petits appareils jusqu'à la première corniche, celle de la tour primitive, à 6,14 mètres de hauteur. Puis vient ensuite un appareil moyen, de partie haute, à 1,50 mètres de cette corniche. Ensuite le passage d'un plan carré à une coupole sur trompe construite en petit appareil très régulier. Des bandeaux d'un faible relief marquent la division de l'octogone, à la base, et vont se rejoindre autour d'une clef avec au centre un oculus d'environ 1 mètre de diamètre, actuellement bouché.

Vue intérieure de la tour : crypte

3.2 Datation

Les bandes en appareil réticulé avec incrustations de briques ou de mortier rouges, qui encadrent une portion notable de la frise, ne sont pas l'indice incontestable d'une haute antiquité. L'appareil réticulé, déjà connu sous les romains, a été employé au moins jusqu'au XIIe siècle. La base de la tour à ses quatre côtés dissemblables. Le mur nord est en petit appareil d'apparence archaïque. Cependant, J. Labande [4] note des constructions analogues au Xe siècle et début XIe siècle. Le mur ouest taillé en bossage, en appareil peu régulier, moyen en bas et petit en haut; le mur sud, en moyen appareil à peu près régulier, le seul qui ait des marques de tâcherons, ne sont pas tout à fait contemporains. Des murs sud et ouest, séparés par un intervalle de temps qu'il est possible d'évaluer, l'un pourrait être contemporain de la frise. Tous les deux sont antérieurs au mur oriental dont la construction se rapproche de celle de la partie haute de la tour et qui est sans doute l'oeuvre du même architecte. Un moellon porte les lettres VG du nom d'VGO qui se lit dans la partie haute.

Vue de l'inscription UGO

A l'intérieur de la tour, le sigle VG revient plusieurs fois, avec d'autres marques de tâcherons, au rez-de-chaussée que nous appellerons indifféremment la crypte ou le caveau. Voûtée en berceau et bâtie, au mur ouest, en moyen appareil semblable à celui du mur oriental, en petit appareil aux murs nord et sud, la crypte est tout entière contemporaine du mur oriental. L'étage de la tour, maintenant tribune de l'église, est de l'âge du rez-de-chaussée. La coupole, d'après J. Labande, est "certainement de la seconde moitié du XIIe siècle".

Appareillage du haut de la tour

En fait, l'unité de construction manque à la tour. Elle a été l'objet de reprises qui peuvent s'échelonner du début du XIe à la fin du XIIe siècle. Construite, d'après l'histoire, sur le tombeau du saint protecteur comme la "basilique d'Assise" est construite sur le tombeau de St François; elle est dite "tour funéraire" ou "chapelle funéraire". A cause de cet étage et de sa coupole il est difficile de lui donner une autre raison d'être. Sur cette question, malheureusement les documents restent peu explicites. Et si jamais le corps du saint n'avait pas été transféré de la crypte dans l'église, pourrait-on émettre l'hypothèse que la tour fût d'abord un baptistère ? Un dessin de l'architecte C. Questel, dont parle L. Maître, indique, au milieu de la crypte, l'orifice d'un puits aujourd'hui disparu. Ce renseignement cadrerait avec l'hypothèse d'un baptistère.

Appareillage du bas de la tour

Pour finir cette deuxième grande partie, revenons à la frise afin de la présenter brièvement. Elle se compose d'une juxtaposition de dalles sculptées. Les sujets sont d'une hauteur uniforme de 0,44 mètre, excepté le sujet central de 0,55 mètre : le Christ en majesté. Comme on peut le voir sur la liste qui suit, les thèmes sont variés : des animaux fantastiques, des chevaliers, des signes zodiacaux, des métiers, des arbres, des animaux affrontés, l'Agneau pascal, et enfin un thème vraisemblablement eschatologique. Les dalles sont taillées en cuvette, cernées d'un gros liseré formant un cadre enserrant la figure. La frise entière est encadrée d'étroites bandes en appareil réticulé, avec incrustations de briques ou de mortier comme nous l'avons déjà fait remarquer. Souvent décrite elle n'a jamais été datée avec certitude. Au-dessus, une corniche est décorée sur son biseau d'une rangée de rose à huit pétales. Incrusté dans la pierre, ce bandeau semble souligner l'architecture comme un écrin. Cependant, même si nous ne pouvons pas encore parler de programme iconographique au XIe siècle, cette frise apparaît comme la juxtaposition de symboles, d'images religieuses ou profanes caractérisant l'esprit roman.

Appareillage du milieu de la tour

Liste des plaques sculptées

Mur nord.

  1. Fragment indéchiffrable d'un bas-relief caché par la soudure avec l'église.
  2. Buste d'un personnage vu de face, qui tient contre sa poitrine un livre ouvert ; il est sous un arc en plein cintre soutenu par deux colonnes à chapiteaux sculptés et contrebuté par deux arcs dont seule la naissance est visible.
  3. Un boeuf qui tient un livre entre les pieds de devant.
  4. L'Agneau crucifère, le pied droit de devant relevé.
  5. Un aigle qui porte un livre entre ses serres.
  6. Un éléphant à qui un personnage, peut-être un sculpteur qui achève son oeuvre, donne un coup de ciseau large sous la queue relevée vers la croupe.
  7. Un pachyderme aux pieds fendus, aux crocs menaçants.
  8. Un homme à cheval, muni d'un bouclier.
  9. Un quadrupède dont la gueule vomit des flammes ; en guise de queue, un serpent à la gueule renfermant une main, en face duquel se dresse un autre serpent.
  10. Un autre cavalier muni d'un bouclier.
  11. Un chien qui court.
  12. Peut-être un sanglier.
  13. Un porc peut-être.
  14. Un cavalier avec un bouclier et une épée garnie d'une billette transversale qui lui donne l'air d'une croix.
  15. Un chasseur, vu de face, vêtu d'un bliaud serré à la taille par une ceinture ; de sa main droite il porte une trompe à la bouche et tient un épieu de la main gauche.
  16. Un arbre.

Mur ouest.

  1. Un serpent roulé sur lui-même ; la queue se termine par une tête d'où sort une main.
  2. Un basilic, corps de coq, queue de serpent atteignant presque de son dard la bouche d'un personnage médusé.
  3. Un quadrupède qui vomit des flammes ; la queue, relevée au-dessus de la croupe, s'achève en serpent dont la gueule jette des flammes.
  4. Un cavalier muni d'un bouclier.
  5. Deux personnages qui s'avancent, l'un portant une palme, l'autre une tige fleurie.
  6. Deux personnages qui portent des palmes.
  7. Trois personnages, qui portent le premier une cassette contre sa poitrine, les suivants des palmes.
  8. Trois personnages : le premier porte un plat contenant un mets, le deuxième un vêtement, le troisième un objet de chaque main, peut-être des pains, peut-être des fruits. Ces personnages, comme ceux des trois sujets précédents, marchent vers le Dieu de majesté.
  9. Le Dieu de majesté, dans un rectangle plus haut que les autres, assis sur un trône dont on voit les montants aux sommets recourbés ; chaque pied se pose sur un escabeau ; la main droite bénit à la manière latine, les trois premiers doigts étendus et les autres repliés ; la gauche soutient un livre ; un nimbe crucifère est autour de sa tête ; la figure est presque effacée.
  10. Deux personnages s'avancent, tenant de la main droite des bâtons fleuris, de la gauche un livre appuyé contre la poitrine.
  11. Trois personnages, vus de face, tiennent des tiges fleuries de la main droite, ont la main gauche appuyée sur le genou ; les habits sont soulevés par le vent.
  12. Trois personnages, le premier presque effacé, le deuxième assis ; deux ont des tiges fleuries.
  13. Cinq personnages, le premier vu de face, les autres tournés vers lui, des bâtons fleuris à la main.
  14. Arbres.

Mur sud.

  1. Un chasseur, avec une coiffure qui épouse les contours de la tête, tient de la main gauche un lièvre par les pattes et de sa droite un épieu.
  2. Deux tailleurs de pierres brandissent l'un un ciseau large, l'autre un marteau.
  3. Un chien saisit un lièvre dans sa fuite. Viennent ensuite les douze signes du zodiaque, mais en remontant du dernier au premier.
  4. Les poissons.
  5. Le verseau, urnula, figuré d'ordinaire par un homme, l'est parfois par une femme ; c'est ici une sirène qui tient l'outre des pluies.
  6. Le capricorne est représenté par une chèvre ailée, semblable à un cheval, dont la longue queue se relève et se termine en forme de dard.
  7. Le sagittaire - qu'on trouve à la cathédrale de Saint-Paul manque ici ; la pierre où il devait être figuré est la seule de la frise qui n'ait pas été sculptée.
  8. Le scorpion.
  9. La balance, tenue par un personnage à longue chevelure.
  10. La vierge est figurée, non point par un personnage unique, mais par deux orantes, vues de face. La conservation de ce bas-relief est parfaite.
  11. Le lion, à la tête assez peu léonine.
  12. Le cancer (il y est placé sens devant derrière).
  13. Les gémeaux, deux personnages, vus de face, portant l'un, de la droite, l'autre de la gauche, des bâtons fleuris.
  14. Le taureau, très mal conservé.
  15. Le bélier.

Mur est.

  1. Un âne qui joue de la lyre, sujet fréquemment représenté par les imagiers des xie et xiie siècles, en attendant de devenir “ l'âne qui vielle ” de Chartres.
  2. Un porc qui jongle avec des boules, à moins que ce ne soient les margaritas ante porcos de l'Evangile.
  3. Un palmier stylisé.
  4. Une sirène à là longue chevelure ; de ses mains elle saisit et relève la moitié-poisson de son corps.
  5. Deux perroquets affrontés ; entre eux un palmier stylisé aux branches inférieures recourbées en forme de lys stylisé.
  6. Peut-être un cheval.
  7. Deux colombes affrontées ; entre elles une croix aux branches recourbées.

" L'emplacement et la fonction agissent sur la genèse des figures. Mais ne considérons pas que, pesant sur elles, ils les ont tristement atrophiées ou hypertrophiées, gênant, paralysant leur développement normal. Ils les ont aidées à naître, et c'est parce qu'il y eut une architecture romane qu'il y eut une sculpture romane".

HENRI FOCILLON.