Le professeur M. George Gaillard de la Sorbonne a effectué des recherches sur les techniques oubliées des tailleurs de pierre et des sculpteurs. La taille de réserve en cuvette, utilisée ici, est le moyen le plus facile pour passer d'un modèle dessiné, en particulier des miniatures de manuscrit, à l'expression plastique dans la pierre. Chaque dalle sculptée accueille un motif taillé en réserve; c'est à dire que le sculpteur a dessiné sa figure, puis a prélevé de la matière en creusant légèrement de façon à faire apparaître les contours, enfin il a précisé par incision. Ce type de sculpture caractérise la première sculpture romane du XIe siècle. Sa conception en tant qu'art de surface respecte le mur et souligne les structures architecturales. Au XIe siècle, l'activité artistique est foisonnante et l'on note, comme ici, la naissance des thèmes historiés. C'est essentiellement une sculpture d'applique, à faible relief où la silhouette suit le plan initial. Les modelés sont traités par aplats, ceux des draperies et des visages sont linéaires. Ici les motifs sont juxtaposés, il n'y a pas de continuité. Les figures sont de type provençal, c'est à dire avec un canon court à grosse tête. Chaque figure occupe tout ou presque tout l'espace de la dalle. Nous constatons des compositions souvent déséquilibrées par le problème d'intégration de la figure. Le motif s'allonge ou se resserre pour combler l'espace. Mais ce qui ressort de l'ensemble c'est avant tout une volonté de lisibilité expliquant ce que M. Bechet désigne comme : “maladresse et absence d'éducation artistique des ouvriers qui la sculptèrent”. Il est certain que les ateliers de l'époque n'ont pas tous la même qualité, néanmoins il semble que la naïveté des factures témoigne plutôt d'une simplification des images tenant compte de la hauteur qui sépare le spectateur de la frise. De plus, au XIe siècle la sculpture romane est en plein tâtonnement car elle cherche à se détacher des modèles de l'antiquité classique. On revient au bas-relief sans savoir encore comment l'intégrer à l'édifice sans en modifier sa structure. Le cadre, entourant les motifs, vient renforcer cette notion pédagogique de lisibilité. Les fonds sont laissés nus. Les figures sont bien délimitées et les éléments essentiels grossis afin d'être plus explicites : outils, armes, palmes et bâtons fleuris et surtout les mains et la tête. Nous retrouvons ce système de plaques sculptées à Saint-Paul-Trois-Châteaux, à Notre-Dame-de-Nazareth, à Vivier; Mais cette fois en plaques isolées.
A Saint-Restitut, les plaques se juxtaposent mais ne se suivent pas. Nous retrouvons ce même principe à Selle-sur-Cher dans la vallée de la Loire sur le chevet de l'église. Les motifs conservent un graphisme simple et linéaire souvent arbitraire. On situe ce style dans la première moitié du XIe siècle.
Mais revenons à Saint-Restitut même. Le costume des cavaliers qui sont représentés fournit une indication précieuse. La forme allongée du bouclier, arrondis vers le haut et pointu vers le bas, les éperons très longtemps en fer de lance et très rares avant le XIIe siècle, furent employés couramment au XIIe siècle. Un cavalier semble porter un casque moulé à peu près exactement sur la tête. Selon E. Bonnet c'est peut-être une coiffure ou des capuchons de mailles très usités au XIIe siècle. Enfin, un détail de l'épieu de ce cavalier indique à peu près la même époque : les ailerons de la douille sont remplacés par une billette transversale destinée à limiter la pénétration de l'arme. Nous pourrions admettre un certain archaïsme dans l'exécution de la frise sculptée, cependant, l'iconographie la situerait plutôt à la fin du XIe- début du XIIe siècle.
Les sujets ne sont pas rangés selon un ordre rigoureux, soit que cet ordre n'ait jamais existé, soit qu'un remaniement fait lors de la construction de la partie supérieure de la tour n'ait pas laissé à tous leur place primitive. Il ressort néanmoins deux grands ensembles :
Dans un premier temps, nous pouvons évoquer les thèmes purement religieux comme la présence, peut-être, d'une parousie. M. Bechet parle de jugement dernier et ses préambules traités dans l'Apocalypse C. IV-IX. La plus importante partie se trouve au mur ouest et c'est, en effet, là qu'on le plaçait au Moyen Age, mais il ne suit pas rigoureusement le texte et certaines interprétations ne sont qu'hypothèses et déductions. Néanmoins, le Dieu en majesté ainsi que l'Agneau pascal sont bien manifestes. Revenons tout de même au texte apocalyptique: Dieu est représenté assis sur un trône avec le nimbe crucifère, tenant un livre de la main droite et bénissant de l'autre. Auprès de lui sont les "quatre êtres vivants", symbolisés ici dans le tétramorphe (les quatre évangélistes); au milieu un "agneau comme immolé". Dans la frise ils sont séparés.
Les cavaliers envoyés au monde par l'Agneau seraient les figures 20, 14, 10 et 8. Les élus "vêtus de tuniques blanches, des palmes à la main" sont représentés par des personnages qui s'avancent vers "celui qui siège sur le trône" (figures 21, 23, 26 et 29). Comme dans d'autres oeuvres anciennes, le jugement dernier de l'apocalypse est combiné avec celui de St Mathieu C. XXV. Les trois personnages qui se trouvent à la droite du Dieu en majesté (figure 24), sont ceux à qui s'applique la parole : "venez à moi, les bénits de mon père [5], car j'ai eu faim et vous m'avez nourri, j'étais sans vêtement et vous m'avez habillé". Les bêtes apocalyptiques, dont le pouvoir est dans la bouche, de laquelle sortent du feu, de la fumée et du soufre, et dont leur queues sont semblables à des serpents avec des têtes; sont représentées par les bêtes dont la gueule vomit des flammes et la queue se termine en serpent (figures 9, 17 et 19). Quant aux figures 7, 12 et 13, ce sont peut-être les animaux malfaisants de l'Apocalypse.
Enfin, on arrive aux thèmes empruntés au paganisme et récupérés par l'église. Par exemple, le zodiaque rappelle la fuite des mois et des années et la nécessité d'offrir à Dieu le travail de chaque jour. Un des sujets de la frise, traité différemment, témoigne de cette christianisation de l'ancien zodiaque : le signe de la vierge est figuré par deux orantes des catacombes aux bras levés en signe de prière. C'est, en dépit de l'exécution rudimentaire, très gracieux et très pur. Les thèmes orientaux sont, également récupérés comme les animaux affrontés remplacés par des colombes avec, au lieu d'une plante stylisée, l'arbre de la croix.
Faut-il voir du symbolisme dans tout sujet emprunté à la faune et la flore ? La thèse est aujourd'hui abandonnée d'après laquelle il n'y aurait pas un détail de l'art de nos églises du Moyen Age qui ne représente une pensée et ne parle un langage compris de tous. L'antiquité a fourni à l'art roman un répertoire immense de thèmes et de sources iconographiques. Dans la frise nous pouvons relever : l'âne jouant de la lyre, la représentation du verseau par une sirène, le cortège à l'antique. D'après E. mâle, ces plaques sculptées nous donnent l'illusion d'une bien plus haute antiquité parce qu'elles continuent une tradition et reproduisent des originaux anciens. Parmi les souvenirs d'un lointain passé, E. Mâle désigne particulièrement dans nos églises romanes, les animaux affrontés : lions, oiseaux, quadrupèdes etc...; qu'une plante stylisée empruntée aux tissus orientaux sépare. A Saint-Restitut, nous avons plusieurs spécimens curieux d'animaux affrontés.
Ensuite, viennent les thèmes faisant référence à la vie quotidienne : la chasse, le travail, la faune et la flore. La chasse est représentée avec ses caractéristiques locales : tenues, armes, le chien courant après un lièvre de la garrigue, le sanglier typique du midi de la France. Les scènes portent les numéros 11, 15, 31 et 33; le sanglier porte le numéro 12. Nous avons aussi des cavaliers, ceux de l'Apocalypse ou ceux omniprésent dans l'existence de l'homme médiéval. Les métiers sont également mis à l'honneur, ceux qui ont contribué à l'élaboration d'un édifice religieux tel qu'à Saint-Restitut : tailleurs de pierres, sculpteurs. Enfin, nous avons des animaux domestiques : cheval et porc en 13 et 51; ainsi que des plantes ou arbres en 16, 30 et 48. Tous représentent la vie, les traditions régionales. Même le zodiaque pourrait prendre la signification, plus humaine, du temps qui s'écoule et de ses occupations durant les mois de l'année. Quoi qu'il en soit, ces thèmes ne se séparent pas pour l'homme roman, ils s'associent et se complètent. Ces images sont là en tant que témoins mais aussi louanges divine et humaine.
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"La sculpture romane travaille dans la pierre. Elle s'accorde avec les fonctions de l'architecture. Pour restaurer la forme, elle a derrière elle de vastes expériences dont elle fait son profit, elle ose traiter la figure humaine, non comme une donnée fixe, non comme un thème à variations, mais comme une matière extensible et compressible. Et toutefois, elle élabore un humanisme qui lui est propre, qui est étranger au génie antique comme aux cultures orientales, et, par là, cet art est peut-être la première définition de l'occident".
HENRI FOCILLON.